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Formation des enseignant·es et écrits réflexifs, écrits professionnalisants, écrits de recherche : quelles dynamiques ?

Germain Simons, Catherine Delarue-Breton et Deborah Meunier (éds.)

Liège : PU de Liège (2022)

En choisissant d’examiner la question des dynamiques concernant des écrits qui soutiennent la formation des enseignant·es [1], l’équipe éditoriale de ce collectif s’attelle à un projet original et ambitieux. Le résultat n’en sera que plus utile pour les didacticien·nes et enseignant·es chargée·es de la formation des maîtres.
En effet, la thématisation du titre sur ces dynamiques peut vouloir montrer à la fois les voies ouvertes pour un futur dans la recherche et l’enseignement et les interactions entre différents écrits réflexifs.
La nécessité de regards et productions distanciées, ancrées dans une réalité professionnelle et scientifiquement étayées, fonde les cursus pédagogiques. Cependant, ceci conduit le plus souvent à la production de genres spécifiques, mettant l’accent sur un seul objectif (réflexivité, professionnalisation, recherche) et envisageant rarement l’interaction écrit-oral. Or, un grand intérêt de cet ouvrage est de présenter des dispositifs qui font dialoguer différents objectifs, différents publics, différents médiums, différents genres, différentes disciplines et de faire émerger ainsi de grandes questions sur lesquelles reviendront les éditeur·rices dans une très belle conclusion.
Un autre intérêt – et non des moindres – découlant du premier est d’ajouter une pierre à l’édifice du champ des Littéracies universitaires. En effet, les travaux récents en ce domaine élargissent le territoire à d’autres discours que directement liés à l’enseignement/apprentissage (y compris son évaluation), à la recherche et à la formation à la recherche (Delcambre & Lahanier-Reuter, 2010 : 28). Ainsi par exemple, Carole Glorieux (2016 : 42) inclut dans le champ les discours inhérents aux professions visées par la formation . Dans le même ordre d’idées, Maurice Niwese, Jacqueline Lafont-Terranova et Martine Jaubert (2019 : 20) proposent de couvrir « un champ plus large, intégrant les formations continues, universitaires et professionnelles ». À cet égard, l’ouvrage intéressera donc également les spécialistes des Littéracies universitaires et de l’enseignement supérieur. Les éditeur·rices ne le revendiquant pas explicitement, il semble utile de le mentionner dans cette recension.
Ce que Germain Simons, Deborah Meunier et Catherine Delarue-Breton revendiquent clairement, en revanche, c’est le double ancrage théorique de leur ouvrage : celui des sciences de l’éducation, par la focale mise sur la place de la réflexivité dans la formation, et celui de la linguistique pour ce qui est de l’appréhension des productions dont il est question, analysées en tant que textes et/ou en tant que genres discursifs. Cette articulation, associée à la prise en compte des spécificités disciplinaires, fait que cette publication mérite largement sa place dans une collection de recherches en didactiques.
Au fil des huit contributions et des dispositifs qui y sont décrits et analysés, les lecteur·rices voyagent entre différents pays (Belgique, Canada, France et Suisse), divers environnements de formation (Université ou Haute École, cours de Didactique générale, de Didactique disciplinaire, séminaires de Pratique réflexive, ateliers de formation professionnelle), au travers de divers niveaux d’enseignement visés par les formations (de la maternelle à l’université) et de diverses disciplines. L’on découvre ainsi une grande diversité d’écrits destinés à faire développer par les étudiant·es une démarche réflexive concernant leur (future) profession : description et analyse de « moments singuliers », portfolio, blog, étude de cas, rapport réflexif, dossier professionnel réflexif, journal de bord, journal intime, mémoire de master.
Les éditeur·rices proposent dans leur introduction d’excellentes « mises en bouche », pour reprendre leur jolie expression. Il ne s’agira donc pas ici de les paraphraser, mais de présenter les contributions selon un classement thématique et en privilégiant les questionnements qui traversent ou concluent les exposés.
Le premier regroupement peut s’opérer autour du thème des écrits réflexifs comme genres à questionner.
Annick Fagnant, Jean Baron et al. se centrent sur une production consacrée à la description et à l’analyse de ce qu’ils appellent un « moment singulier » de pratiques d’enseignement. Les auteur·rices nous en présentent les consignes et les canevas d’écriture proposés aux étudiant·es et s’interrogent notamment sur les risques du (sur) formatage de ces écrits qui pourraient mettre à mal les objectifs visés.
Germain Simons et Daniel Delbrassine consacrent leur article au « dossier réflexif professionnel », qu’ils considèrent et décrivent comme un genre textuel à part entière. Ils en retracent l’évolution au fil des années, notamment la part de plus en plus importante accordée à l’oral, et, dès lors que l’écriture n’est plus le medium essentiel, posent la question de l’influence de ces transformations sur la démarche réflexive souhaitée chez les étudiant·es.
Le deuxième regroupement se fera autour de deux contributions qui examinent les écrits réflexifs comme genres textuels vecteurs de développements personnels particuliers.
Anne Monnier et Laura Weiss tentent de mettre en avant le rôle de textes réflexifs professionnalisants dans l’acquisition de savoirs liés à la profession et la construction d’une conscience disciplinaire professionnelle. Plus particulièrement elles tentent d’observer comment de futur·es enseignant·es (dans les disciplines contrastées que sont le français et la physique) confronté·es au terrain réajustent leur conscience disciplinaire au travers de textes réflexifs tels que des analyses de leçons observées et de « bilans de fin de semestre ».
Marie-Noëlle Hindryckx et Corentin Poffé font pour leur part émerger, à travers l’analyse de « journaux de bord » et de « journaux intimes », la question de l’apport, sur le développement professionnel de leurs étudiant·es, d’un dispositif collaboratif entre environnements de formation différents : l’Université pour les futur·es enseignant·es du secondaire supérieur (15-18 ans), la Haute École pour les futur·es enseignant·es du secondaire inférieur (12-15 ans).
Marianne Jacquin, qui se situe dans la formation des enseignant·es en langues étrangères, pose d’emblée la question des productions – écrites ou orales – réflexives comme genres textuels permettant de déceler des traces de développement professionnel. Elle analyse pour ce faire trois types de textes (planification de séquence, étude de cas, rapport réflexif) et un entretien oral.
Un troisième regroupement ciblera la question même de l’activité réflexive, ce qui concerne son empan, sa caractérisation et sa didactisation.
Françoise Jérôme, Pascal Detroz et al. mettent en avant les difficultés à définir, entraîner à et évaluer la réflexivité en formation d’adultes. Les auteur·rices induisent ceci de l’analyse trois dispositifs mis en place dans trois cours de la formation pédagogique – continuée – d’enseignant·es qui donnent lieu notamment à un « portfolio d’intégration », permettant de faire le point sur le développement professionnel, et à un blog collectif destiné à entraîner à l’écriture réflexive.
Catherine Delarue-Breton s’intéresse au mémoire de master MEEF, qu’elle qualifie de « genre frontalier » et tente d’y percevoir ce qu’elle appelle l’activité dialogique des étudiant·es. Celle-ci consiste à construire une pensée propre à partir d’autres voix, et l’autrice y décèle, en ce qui regarde la réflexivité censée en émerger, tantôt des traces de négociation dialogique, tantôt des traces d’hésitation dialogique.
Très différente des autres contributions, celle de Deborah Meunier et Olivier Dezuttter sera cependant classée dans cette dernière catégorie, qui questionne le concept de réflexivité, car l’activité réflexive y est appréhendée dans un tout autre cadre que celui des productions étudiantes. Par le biais d’entretiens, les auteur·ices placent en effet la focale sur le regard réflexif d’enseignant·es du supérieur et la posture que ceux·elles-ci développent à propos des compétences scripturales des étudiant·es et de leur maîtrise de la langue.

Voilà donc un ouvrage intéressant, bien articulé et très honnête en ce qu’il n’élude pas les questions et difficultés, à tel point d’ailleurs que certaines contributions sont construites autour d’elles. Un beau point sur l’activité réflexive des (futur·es) enseignant·es et une belle synthèse pour aller plus loin, à conseiller aux formateur·rices et aux chercheur·es en didactique et/ou pédagogie universitaire.

Marie-Christine POLLET
Université Libre de Bruxelles
Ladisco – Tradital
Université de Lille
Cirel-Théodile

Références

Delcambre I. & Lahanier-Reuter D. (2010) « Les littéracies universitaires. Influence des disciplines et du niveau d’étude dans les pratiques de l’écrit » – Diptyque 18 (11-42).
Glorieux C. (2016) Mémoires professionnels, mémoires d’application et autres travaux de fin d’études. Namur : PU de Namur.
Niwese M., Lafont-Terranova J. & Jaubert M. (éds) (2019) Écrire et faire écrire dans l’enseignement postobligatoire. Enjeux, modèles et pratiques innovantes. Lille : PU du Septentrion.

Spirale – Revue de Recherches en Éducation – 2022 N° 70 (153-154)

Notes

[1Suivant en cela le choix des éditeur·rices de l’ouvrage, cette recension est écrite en écriture inclusive.

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