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Scolarisation du théâtre et recherches didactiques 1970-2017

Isabelle de Peretti

Paris : Honoré Champion (2021)

Le théâtre, un genre littéraire ? Le théâtre, un art du spectacle et de la représentation ? Les deux à la fois certainement puisqu’il comporte le plus souvent un texte et que ce texte est destiné à une mise en voix, une mise en espace, une mise en scène. De même que l’œuvre musicale, il est une partition en attente d’une interprétation. Dans l’histoire de l’enseignement, la représentation théâtrale a longtemps suscité méfiance et condamnation, comme l’atteste par exemple l’article « Théâtre » du Dictionnaire de pédagogie de Ferdinand Buisson (1911). La présence du théâtre à l’école est alors essentiellement celle des « grands textes » du répertoire français patrimonial. À l’inverse, l’étude et la pratique du théâtre ont été quasi emblématiques de la pédagogie des Jésuites.
Tensions entre texte de théâtre et jeu, introduction du jeu pour aider à la lecture d’autres textes, ouverture du répertoire au théâtre contemporain, y compris au théâtre de jeunesse, ont modifié le paysage au cours des cinquante dernières années. Isabelle de Peretti en propose une étude précise et éclairante, en s’appuyant sur un corpus issu de recherches en didactique. Il s’agit donc de rendre compte moins des pratiques enseignantes en matière de théâtre, car la recherche en didactique ne reflète sans doute pas ce qui est le plus courant dans les classes, que des tentatives et des analyses de ceux qui ont fait avancer la réflexion dans le domaine, chercheurs, enseignants et formateurs – qui sont d’ailleurs parfois les mêmes, en particulier dans les années 70-80.
Isabelle de Peretti a découpé en deux périodes la cinquantaine d’années de son enquête bibliographique. La césure se situe autour de 1990. Cette date correspond à la fois à un changement dans les thématiques et les méthodes des recherches, à une inflexion des prescriptions dans les instructions officielles et, du point de vue de l’histoire scolaire, à une nouvelle étape dans la massification de l’enseignement secondaire. La première période étudiée (la première partie de l’ouvrage) va donc de 1970 à 1989. Isabelle de Peretti y dépouille trois revues, Repères (alors centrée exclusivement sur l’enseignement primaire), Le français aujourd’hui et Pratiques. Utilisation du jeu dramatique, dans le sillage des pratiques proposées par les mouvements d’éducation nouvelle, exercices de transcodage au service de la lecture du récit, pédagogie de projet, collaboration avec des compagnies théâtrales, visée de développement des compétences d’expression orale des élèves, références à la sémiologie et à la pragmatique, études « tabulaires » des œuvres inspirées par le structuralisme sont quelques-unes des tendances dégagées. C’est une époque de bouillonnement et d’enthousiasmes, d’espoirs et de désillusions, d’ouverture de l’école, sans doute trop tôt stoppée, malgré l’intérêt par exemple des ateliers conduits en marge des horaires scolaires sous l’impulsion du ministre Jack Lang pendant les années 80.
Pour la seconde période (dans la seconde partie de l’ouvrage), de 1990 à 2017, le corpus s’élargit à de nouvelles revues et à des livres. C’est ainsi qu’outre Repères (nouvelle série), Le français aujourd’hui et Pratiques, l’autrice a recours en particulier à Enjeux et à Spirale. Elle met en évidence une évolution certaine des préoccupations. À un moment où les instructions officielles « incitent désormais, à tous les niveaux scolaires, à aborder le théâtre par la lecture du texte et du spectacle, par le jeu, par l’écriture théâtrale et à aborder le répertoire contemporain », ces mêmes questions sont également très présentes dans les études proposées dans les revues de didactique. Elles sont étroitement reliées à des débats sur la spécificité de la lecture du texte du théâtre, sur l’apport de théories très sollicitées quand il s’agit d’autres genres (l’esthétique de la réception, le sujet lecteur, la « lecture littéraire »), sur la « lecture dramaturgique » (celle du comédien ou du metteur en scène) et les trois régimes de lecture simultanés que convoquent des dispositifs où l’élève est à la fois lecteur, acteur et spectateur… Les articles dépouillés décrivent et analysent aussi ces dispositifs nouveaux et des séquences didactiques, partant de ce qui a marqué les lecteurs-spectateurs – comme les « mémoires de lecture » – ou proposent une approche renouvelée des classiques et des analyses du théâtre contemporain, notamment du théâtre contemporain pour la jeunesse.
Les articles recensés proposent donc des « adossements théoriques et de nombreuses propositions pratiques ». Ils posent des questions à tout enseignant préparant une séquence sur le théâtre, dès lors qu’on admet que le théâtre est à la fois texte et jeu – et apportent des éléments de réponse. Mais quel est leur impact réel sur les enseignants, en dehors des options-théâtre au lycée ? Et comment conduire ceux-ci à s’emparer aussi d’un nouveau répertoire qui souvent les déroute ?
Cependant, dans cette période pas plus que dans la précédente, on ne voit évaluer avec précision les effets sur les élèves des dispositifs imaginés et mis en œuvre.
Ce bref résumé est cependant loin de rendre justice à la richesse de l’ouvrage. Isabelle de Peretti a su dessiner les grands courants qui animent la réflexion pendant ces quelques décennies et apporter ainsi une brique à l’histoire de l’enseignement, et elle s’est en même temps attachée à présenter de manière détaillée les recherches dont elle rend compte, dans l’originalité de chacune, ainsi que les particularités des choix des différentes revues dépouillées. C’est donc un outil précieux – qui manquait – pour quiconque souhaite s’orienter et trouver des repères dans le domaine de la didactique du théâtre à l’école, au collège et au lycée. Un domaine sans doute encore trop peu exploré – ce qui est sans doute hélas le signe de la place réduite qu’occupe le théâtre dans les classes.
La didactique a tout à gagner à faire le bilan des acquis, des impasses et des débats passés pour continuer à avancer. Ce livre y contribue.

Jacques CRINON
CIRCEFT
UPEC
INSPE de Créteil

Spirale – Revue de Recherches en Éducation – 2022 N° 70 (139-140)

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