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La vocation

Judith Schlanger

Paris : Agora Pocket-Hermann (2020)

Pour comprendre l’œuvre remarquable de Judith Schlanger, il faut passer par un détour biographique [1]. Pendant l’Occupation, la consigne fut donnée par sa mère, qu’elle devait suivre à quelques pas de distance (déjà la distance barrière !) pour s’entendre dire : « Si tu vois qu’on m’arrête, marche droit devant toi, continue toute seule ! ». Elle avait six ans. Rentrée 1953, place du Quartier latin à Paris, la jeune femme âgée alors de 17 ans, visite sans enthousiasme la Sorbonne, après une scolarité jugée « médiocre ». Devant elle, se découvrent de longs couloirs avec des murs couverts d’affiches énumérant les cours. « Cela me parut merveilleux : tout le savoir m’était offert. Mais, parmi tous ces cours, que choisir ? ». Saisie de vertige par les possibilités illimitées de la connaissance, j’ai compris pense-t-elle que « la philosophie était la perpendiculaire qui permet de ne renoncer à rien ». Libre de tout maître, « [j]e n’attendais pas qu’on me tienne la main, j’attendais seulement qu’on ne me ferme pas la porte ».
En écho à une conférence donnée à l’INETOP-CNAM Paris qui n’a pas eu le retentissemnt qu’elle méritait, Judith Schlanger nous donne, dans cet ouvrage, la version la plus aboutie de sa réflexion sur l’un des paradigmes majeurs de l’orientation existentielle, à savoir la doctrine des vocations (1ère édition, Seuil, 1997). Ce livre nous invite à une réflexion magistrale sur l’évolution de l’idée de vocation formalisée à travers la question de savoir : « Comment vivre et que faire de ma vie ? ».
Ce sont 275 pages en trois parties accompagnées d’une riche bibliographie qui nous sont offertes : La vocation moderne (quatre chapitres), La vocation de savoir (quatre chapitres), La vocation de l’érudit (trois chapitres). L’épilogue traite de la vocation aujourd’hui. L’auteure est philosophe et docteur ès-lettres et a enseigné près de trente ans à l’université hébraïque de Jérusalem. Elle a publié de nombreux ouvrages sur la pensée, ses enjeux culturels, ses métaphores (Vrin, 1971) L’invention intellectuelle (Fayard, 1983) et La Mémoire des œuvres (Nathan, 1992).
Le thème de la vocation est bien illustré, dans ce qu’il a de nouveau, par le début d’un poème de Voltaire intitulé « Le Pauvre Diable ». Le Pauvre Diable, c’est-à-dire n’importe qui, le tout-venant, vous et moi, le premier venu dans la foule. Il s’interroge dès la page 9 dans l’introduction du livre :

« Quel parti prendre ? où suis-je, et qui dois-je être ?
Né dépourvu, dans la foule jeté,
Germe naissant par le vent emporté,
Sur quel terrain puis-je espérer de croître ?
Comment trouver un état, un emploi ?
Sur mon destin, de grâce, instruisez-moi.
Il faut s’instruire et se sonder soi-même,
S’interroger, ne rien croire que soi,
Que son instinct, bien savoir ce qu’on aime ;
Et, sans chercher des conseils superflus,
Prendre l’état qui vous plaira le plus. »

L’être anonyme, l’individu quelconque, s’interroge à la fois sur le sens de son existence et sur son insertion sociale. Il souhaite à la fois se développer personnellement, savoir quoi faire de soi et de sa vie, trouver sa place et son gagne-pain. Et il a le sentiment que les deux aspects de sa question sont liés et doivent trouver une même réponse. Il ne doute pas non plus que sa question soit légitime. Cet homme de rien, « né dépourvu » et sans appuis, a le sentiment d’avoir droit tout à la fois à un destin, à un rôle et à un gagne-pain.
C’est le qui suis-je ? que dois-je faire de moi ? que dois-je faire de ma vie ? Qu’est-ce que je veux devenir, qu’est-ce que je peux devenir ? Qu’est-ce que je dois faire étant moi, qu’est-ce que je dois faire pour être moi, pour réaliser la valeur possible qui est en moi ?, car, comme le précise Judith Schlanger, « [l]’important, c’est de se déterminer en fonction de soi » et le choix du métier n’a rien de secondaire.
Elle nous rappelle qu’il y a déjà plus de deux siècles que la question de l’avenir de soi est posée comme la question par excellence, celle qui concerne tout le monde et n’importe qui. La question est intime et même intimiste, elle est pertinente politiquement et ses dimensions économiques sont fondamentales et l’idée moderne du projet de vie lie l’éthique à l’économique. En effet, en retour, chacun s’identifie avec enthousiasme à l’activité professionnelle qu’il a choisie. Devenue un thème laïque, la vocation n’a rien perdu de sa sacralité, avec des injonctions comme celles de Goethe : « Deviens ce que tu es », ou de Nietzsche : « Ose devenir qui tu es ». La vocation nous dit Judith Schlanger assume le pathos d’une éthique du caractère.
Vie vouée, vie accomplie, vie passionnée : Il s’agit de reconnaître son désir d’activité le plus profond et de lui confier sa vie. « Il n’y a pas de vie humaine qui ne soit connaissante ».
La première partie de l’ouvrage traite de la vocation moderne : laïque, interne, autonome elle s’incarne dans le travail compris comme actes créatifs, vise le bonheur neuf d’activité et de puissance, démocratique et dynamique : « Que faire de soi et comment vivre ? ». Le soi est la grande valeur et on gagne le soi par un faire. La vocation moderne a pour cadre, pour problème et pour enjeu la division du travail.
Un peu plus loin, elle précise que, « fille d’un monde en expansion commerciale et industrielle, la vocation moderne lie l’éthique à l’économique ». Elle lie le sentiment de bonheur à la réalisation active de soi à l’activité productrice qui enrichit le tissu socio-économique. C’est une énergétique productiviste.
J. J. Rousseau, A. Smith le lisent différemment, et elle repère combien sur le modèle de Napoléon, il faut une société qui laisse « la carrière ouverte aux talents ». Elle évoque aussi le modèle où il est utile de se sonder soi-même car chacun est responsable de son choix et donc responsable de la réussite ou de l’échec de sa vie. C’est la contrepartie d’un sentiment d’ouverture et de puissance. L’artiste (peintre ou poète) et le savant l’inspirent, et retrouver l’ethos moderne et rare qui gouverne ces deux vocations est une nécessité. Elle termine son premier chapitre en soulignant que la question de la vocation se double d’un niveau plus élevé. La dénivellation est multiple : le noble, et le quelconque, l’élevé et le banal, le génial et le médiocre, le décevant et l’extraordinaire, l’aptitude médiocre et le don éblouissant.
Dès le second chapitre, l’auteure entre dans le droit de se réaliser : le talent doit pouvoir avoir sa chance. C’est à partir de Rousseau et de son jardinier Gustin qu’elle aborde l’échec, le caractère, la disposition, le don médiocre, l’aptitude, le penchant, le talent contrarié, sans omettre la critique des motivations et ses conséquences. La question du luxe au XVIIIe siècle est abordée et c’est Voltaire, qui expose le comble de la civilisa-tion avec le souper mondain tandis que Rousseau montre à Émile le travail de millions de mains, de vies pour aboutir au festin et à une digestion. Rousseau ici, comme Tolstoï avec la description d’une répétition à l‘opéra traitent de l’exploitation.
Ce travail d’analyse en profondeur permet à J. Schlanger affirmer son intime conviction de « ne tenir à rien qu’à la condition humaine », puis en relisant Fourier la même question existentielle que Rousseau revient : quelle sorte de ressort est le désir ? Mais leurs réponses sont différentes.
« Ne te laisse identifier à aucun de tes désirs », dit Rousseau, alors que Fourier voit une adéquation heureuse entre vouloir et pouvoir car le désir est fini et mobile, l’ensemble de mes enthousiasmes et activités me manifeste, me réalise et m’exprime.
L’auteure traite aussi de l’identité de la vocation en se référant notamment à V. Hugo qui, à 14 ans, voulait « être Chateaubriand ou rien », et elle aborde la riche tradition des romans de vocation qui déplie ses variations : de Thackeray à R. Martin du Gard, de J. Butler à T. Mann, de G. Eliot à R. Rolland, de G. Sand à H. Hesse, de H. Balzac à H. G. Welles et à M. Proust.
La quête de soi a ses conventions attendues et ses stéréotypes. Elle sépare avec une assurance radicale les versants masculin et féminin. Elle aime l’orphelin, le sujet seul au monde, le sujet nu, s’attarde sur l’adolescent mécontent et rebelle : ils finissent par trouver leur voie. Judith Schlanger à l’aide de nombreux exemples, déploie l’éventail conceptuel des catégories de vocations se rapportant à la fois aux caractéristiques psychologiques des individus : traits, goûts et talents mais aussi à l’éventail socio-économique des rôles et des tâches dans la société.
Le moteur de la vocation est une volonté au long cours. La tension de la vocation organise la durée, le temps de travail, le mode de vie. Et de citer les artistes Raphaël, Rembrandt, Mozart, Van Gogh et pour les grands savants : Pasteur, Darwin et Einstein.
Longtemps la distinction entre métier et profession a été au cœur de l’organisation du travail, impliquant les apprentissages sur le tas pour le métier sous le regard du compagnon à qui le chef d’œuvre est présenté. La formation à une profession vise un cours d’études qui garantira la compétence par un diplôme.
Si sous l’Ancien Régime, les professions désignaient l’église, le droit, la médecine, les carrières militaires et scientifiques des artilleurs et ingénieurs, et les activités appliquées, on peut voir à notre époque, des professions de plus en plus nombreuses et couvrant tous les aspects de l’organisation sociale et de la production. Après quelques années de formation suivent une bonne quarantaine d’années de travail pour constituer une vie professionnelle et une expertise accomplie. Finalement, tout se joue à l’adolescence mais on peut par-fois changer d’orientation au cours de la vie adulte professionnelle ; la formation continue à notre époque, participe à ces nouveaux choix de vie.
Des vocations laïques naissent avec les grandes explorations, les exploits sportifs, les grandes missions humanitaires, comme des aventures héroïques.
C’est une chance dans la vie d’avoir une vocation, un privilège, souvent c’est une exception comme en musique, en danse, en mathématiques, en littérature aussi. L’école transmet aux jeunes générations des figures intenses qui ont eu « la vocation » comme Pasteur ou Pierre et Marie Curie, jamais découragés. En général, en orientation scolaire et professionnelle, l’élève choisit un métier en fonction de ce qu’il aime faire et ce qu’il fait bien.
Pourtant, le plus souvent, l’information est insuffisante ou fausse, tronquée, et il est difficile de modifier des choix d’études en cours de parcours universitaire. Parfois, l’ennui arrive, on se lasse montrant, dit J. Schlanger, qu’il y avait une adéquation temporaire mais insuffisamment stable et définitive. Le hobby peut alors être un remède, une réponse humaine satisfaisante et enrichissante qui compense l’ennui et peut permettre de trouver un équilibre.
La promesse démocratique de la vocation laissait espérer un cours de vie où le désir personnel se réaliserait directement dans l’activité économique et dans le rôle social. Chacun devait pouvoir se reconnaître dans un projet de vie qui lui convienne, qui lui ressemble, qui ait son adhésion et son accord. C’était une supposition chaleureuse, mais abstraite. Il paraît évident que, dès le début, les choses ne se sont pas présentées de cette façon, ni pour tout le monde, ni tout le temps. Même dans les périodes de plein emploi, les motivations et les ajustements ont été beaucoup plus complexes et mêlés que ne le suppose l’idéalisme du for intérieur. Les transformations géopolitiques et techniques, pour dire cela très rapidement, se sont traduites, tout au long de l’histoire occidentale moderne, par des crises récurrentes du travail. Et que devient le scénario de la vocation si c’est l’emploi qui manque : comment est-il possible alors d’exhorter les gens à choisir en eux-mêmes ce qui leur plaît vraiment, quand les ouvertures sont murées ? Il ne semble pas que J. Schlanger connaisse la voie de l’entreprenariat qui est devenue au XXIe siècle, un véritable phénomène de société.
Ce qui apparaît clairement maintenant, c’est qu’au-delà même des crises de l’emploi, le modèle classique des professions se défait. Les changements techniques sont trop rapides pour qu’une vie professionnelle tout entière soit simplement l’application pratique et la mise en œuvre de ce qui a été enseigné au départ. Un ingénieur ou un médecin qui en serait resté à ce qu’il a appris il y a 35 ans serait assez dangereux… Le scénario des professions est remis en cause, et avec lui la façon dont il se représente la vie humaine.
Pour ce scénario, le point de départ a une importance décisive, puisque tout se joue sur la bonne décision et la bonne orientation. Ce qui renvoie, très naturellement, à la jeunesse, perçue comme l’âge de la découverte intime de soi, découverte à la fois privée et publique, à la fois existentielle, sentimentale et professionnelle. C’est pourquoi le « roman de vocation » se concentre de préférence sur l’âge de la quête de soi et de l’engagement romanesque, qui est aussi l’époque agitée et parfois dramatique des incertitudes et des issues. Une fois le héros sûr de son identité, marié, installé dans la vie, situé dans son travail, dans cette perspective il n’y a plus d’histoire à raconter. Il n’arrivera plus rien d’intéressant et on peut écrire le mot « fin ».
Toujours selon l’auteure, nous assistons désormais à un basculement. Tout ne se joue plus définitivement en une fois au sortir de l’adolescence, vers 18 ans, comme si l’existence comportait une brève saison de décision suivie de la longue durée des conséquences. Le présent de la vie humaine, le temps qui importe et qui compte, est moins limité et s’étend bien davantage que ne l’envisageait le schéma de la profession. Quand les transformations ont lieu jusqu’au bout, l’âge de la décision est coextensif au cours de vie. Ce qui ouvre une nouvelle perspective, plus longue, qui reconnaît, bien sûr, l’acuité de l’adolescence et l’urgence de la jeunesse ; mais ne limite pas à un seul âge la partie intéressante de l’existence, la durée signifiante, celle qui est chargée de significations et qui crée le sens. Un tel allongement est ambivalent : imposé par les circonstances non sans dégâts et sans coût, il peut aussi porter jusqu’au grand âge, la dignité du présent.
Nous ne voudrions pas renoncer à l’idée démocratique d’une existence dans la-quelle chacun(e) puisse se reconnaître sans se sentir aliéné(e), étranger(e) à soi-même. Cette idée devient moins irréaliste et moins brutalement démentie quand on peut concevoir que le cours de l’existence, et ce qui lui donne sens, ne dépendent pas seulement d’une orientation prise, lucidement ou pas, dans l’extrême jeunesse ; mais que les enjeux personnels se jouent et se rejouent sur plusieurs dizaines d’années, accompagnant la personne quitte à se transformer avec elle.
Pour ne pas conclure une réflexion méditative par essence inachevée, nous encourageons nos lecteurs à découvrir un livre rare sur la vocation qui nous grandi intellectuellement et humainement par les références mobilisées dans un style enjoué et très agréable.

Francis DANVERS
Université de Lille
CIREL
Ginette FRANCEQUIN
CNAM
LISE UMR CNRS

Spirale – Revue de Recherches en Éducation – 2021 N° 68 (153-156)

Notes

[1Le Monde du 30 avril 1996 et du 28 avril 2016. Nous avons sollicité J. Schlanger pour réactualiser nos informations et lui offrir une possibilité de collaboration professionnelle sur la thématique : « Histoire de vie et orientation ». L’auteure n’a pas souhaité donner suite à notre demande.

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