Annette BÉGUIN "Les bons conteurs sont-ils toujours de beaux menteurs ?" (Spirale 9 - 1993)

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Les bons conteurs sont-ils toujours de beaux menteurs ? contri-bution à une réflexion sur le rôle de la fiction dans la construction de la connaissance historique.
L’histoire est vouée au récit, le récit, souvent, emprunte à l’histoire. Le talent d’un historien dépend de son aptitude à narrer, mais aussi des scrupules qu’il nourrit à l’égard du rapport de sa production narrative au référent. Quiconque se dit historien affirme implicitement ou même explicitement qu’il vise à établir la Vérité . Rien de tel chez le romancier à qui on pardonne volontiers d’être beau menteur s’il est bon conteur. Toutefois entre le roman dit "historique" et l’histoire narrativisée les frontières ne sont pas toujours nettes .
« C’est une malheureuse homonymie propre à notre langue qui désigne d’un même nom l’expérience vécue, son récit fidèle, sa fiction menteuse et son explication savante. » (Jacques Rancière Les Mots de l’Histoire Paris : Seuil, 1992. p. 11)
Au sein des parutions pour la jeunesse se déploie toute une gamme d’ouvrages difficiles à situer, qui oscillent entre discours didactique et romans de pure fiction aux arrières plans historiques. Le romancier proclame qu’il a cherché le plus haut degré d’exactitude possible, mais sa parole est-elle fiable ? L’historien, de son côté, se met à la portée des enfants en personnalisant les acteurs de l’histoire, qu’elle soit grande ou petite. Les personnages dans ce dernier cas n’ont pour leur créateur aucune importance par eux-mêmes, ils ne sont que des véhicules d’informations. Peut-on encore parler de récit romanesque ?
Entre Des Enfants dans l’histoire : à l’époque des Pharaons (Michel Sethus. Casterman, 1985) et La Vie privée des hommes : au temps des anciens Egyptiens (Pierre Miquel. Hachette, 1979) où se situe la différence ? En va-t-il de même dans la conscience de l’adulte averti et dans celle du lecteur débutant ?
La narrativisation s’introduit dans de nombreux domaines disciplinaires. En biologie, par exemple, pour informer les jeunes enfants sur les grands mammifères, on racontera la vie d’un jeune rhinocéros . Cette technique permet de privilégier un ordre chronologique par rapport à une taxinomie, mode de structuration plus fréquent dans la discipline mais difficilement accessible à l’enfant qui n’a pas encore atteint le stade d’une pensée classificatoire. C’est une étape transitoire qui ne prête pas durablement à confusion. A douze ans, l’enfant qui veut s’informer sur les rhinocéros ne recherchera plus les informa-tions dans un récit.
L’histoire constitue cependant une sorte de cas particulier. Le problème de la distinction des écrits y persiste dans les lectures adultes. Cette discipline est étroitement associée à la représentation que nous nous faisons du temps. Or comment représenter le temps autrement que par un récit ? Paul Ricoeur montre bien le rapport entre l’"aporie de l’analyse du temps" et la "poétique de la narrativité".

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Spirale - Revue de Recherches en Éducation - N° 9