Accueil > Numéros "hors série" > Spirale HS1 (1996, téléchargeable) "La pensée pédagogique de Wittgenstein" (...)

Spirale HS1 (1996, téléchargeable) "La pensée pédagogique de Wittgenstein"
Présentation - Francis DANVERS

Mai 1993, un collectif de travail de trois personnes s’est installé avec pour projet la traduction du Wörterbuch für Volkschulen de Ludwig Wittgenstein, 42 pages, publié en 1926 par les éditions Holder-Pichler-Tempsky (Vienne).
Brigitte Thibault, d’origine germanique et professeur d’allemand, formatrice en langues vivantes dans le premier degré, a assuré l’essentiel du travail, c’est-à-dire la traduction de cet opuscule, qui comprend aussi bien des vocables dialectaux que des termes haut-allemands, et de ses compléments.
Joseph P. Saint-Fleur, docteur en philosophie, auteur d’un ouvrage sur L. Wittgenstein [1], professeur au lycée des Dunes à Dunkerque et chargé de cours en Sciences de l’Éducation à l’université de Lille 3, nous a apporté sa connaissance sur l’œuvre du philosophe.
Francis Danvers, enseignant-chercheur à l’UFR des Sciences de l’Éducation de la même université, auteur d’un essai sur l’identification d’un corpus lexical de la recherche et des pratiques en éducation (PUL, 1992) a rempli le rôle de coordonnateur et d’introducteur à la pensée pédagogique de Ludwig Wittgenstein en réalisant une interview de Joseph Saint-Fleur, sur la base de questions élaborées en commun.

Pourquoi un tel retour à Ludwig Wittgenstein ?
L’abondance des publications que cette pensée autorise encore aujourd’hui n’est pas le moindre indice de la fécondité d’une entreprise intellectuelle qui interroge la crise de notre culture contemporaine.

« Wittgenstein est sans doute le philosophe qui m’a été le plus utile dans les moments difficiles. C’est une sorte de sauveur pour les temps de grande détresse [2] intellectuelle : quand il s’agit de mettre en question des choses aussi évidentes que “obéir à une règle”, ou quand il s’agit de dire des choses aussi simples (et du même coup, presque ineffables) que pratiquer une pratique. »

P. Bourdieu, 1987, Choses dites, Minuit, p. 19.

L’influence de L. Wittgenstein dans le domaine de l’épistémologie des savoirs (philosophie analytique, néo-positivisme et empirisme logique) a été largement mise en lumière par les commentateurs. Il n’en va pas de même pour ce qui relève de son expérience pédagogique et de la place de celle-ci dans son œuvre de savant [3]. Lorsqu’il rédige l’avant-propos de son lexique dans un village : Otterthal, Basse-Autriche, le 22 avril 1925, L. Wittgenstein est maître d’école depuis cinq années.
Bien qu’il ne fût pas imprimé l’année suivante, ce prologue nous renseigne sur l’intention de son auteur. Selon J.-P. Cometti, de 1921 à 1924, L. Wittgenstein établit des listes de mots qui seront à l’origine du glossaire. On y apercevra deux tendances, l’une à privilégier le travail scolaire (actif et personnel), l’autre de s’adapter au langage dialectal d’une communauté villageoise autrichienne des années vingt (dont certains termes ont vieilli ou demeurent peu visités).
Ce vocabulaire à l’usage des écoliers du primaire s’inscrit dans une pratique individualisée de l’enseignement de l’orthographe. Éveiller au sens orthographique, à la grammaire, c’est aussi éduquer une mémoire active. « Toutefois, la méthode qui consiste à établir soi-même un vocabulaire ne peut être appliquée de manière générale... La perte de temps et les difficultés qu’elles entraînent sont telles que les inconvénients l’emportent largement sur les avantages que présente, par rapport à un ouvrage tout fait et acheté dans le commerce, un vocabulaire dont on est soi-même l’auteur ».
Le manuel scolaire devrait recevoir l’approbation officielle. Mais faire œuvre utile ne suffit pas, encore faut-il justifier sur un plan didactique le choix des mots et leur ordonnancement.
L. Wittgenstein déclare s’en être remis aux règles [4] suivantes que nous résumons en trois points principaux :
- Ne retenir que les mots d’usage courant pour les élèves, dans une formule suffisamment économique pour rendre la consultation aisée.
- Les mots étrangers sont admis dans la mesure où ils sont utilisés par tous ; les expressions dialectales y figurent quand elles sont entrées dans la culture commune.
- L’ordre alphabétique fournit l’axe classificatoire principal des mots choisis mais il a fallu parfois réaliser des compromis en mettant en évidence par exemple, des mots-clés pour en faciliter la compréhension sur un plan pédagogique ou psychologique.

Au début du Cahier bleu, L. Wittgenstein justifie un mode de présentation : « la définition verbale qui se borne à nous renvoyer d’un terme à un autre ne peut apparemment nous conduire plus loin. La définition par présentation semble nous rapprocher plus efficacement de la connaissance du sens. » (trd. Gallimard, 1965, p. 26).
A la fin du même Cahier bleu, on trouve cet avertissement : « Gardons-nous de concevoir la signification comme un rapport occulte entre les mots et les choses, et de penser que tous les usages d’un mot sont contenus dans ce rapport, de la même façon que l’on peut dire que la graine contient l’arbre » (p. 137). Les mots sont définis par leur usage dans un contexte déterminé.
L’introduction d’A. Hübner (1977) rationalise le lien existant, dans l’œuvre du philosophe, entre le Tractatus Logico Philosophicus et le Dictionnaire pour les écoles primaires. Les précisions apportées par les lettres, rencontres et témoignages d’anciens élèves permettent de se faire une idée, au moins approximative, sur la construction du dictionnaire et de l’usage pédagogique qui lui fut associé.
L’ouverture que nous propose J. P. Saint-Fleur nous permet de concevoir comment l’expérience éducative des années 1920-1926 de l’instituteur L. Wittgenstein a favorisé un approfondissement de sa philosophie dans la période allant de 1929 à 1951.
Les « jeux de langage » font ressortir ici, que parler une langue est une partie d’une activité, d’une façon de vivre en même temps que l’expression d’une conception du monde, une « Weltanschauung ». L’une des visées du Wörterbuch für Volkschulen n’était-il pas, en définitive, d’établir une médiation entre l’école et la vie dans une perspective d’autonomie du sujet [5] ?

Francis DANVERS
Université Charles de Gaulle - Lille 3

Notes

[1Saint-Fleur J., Logiques de la représentation. Essai d’épistémologie wittgensteinienne. Académia, Louvain-La-Neuve, 1988.

[2C’est l’expression de cette détresse métaphysique qui fait écho à la biographie de L. Wittgenstein qui a motivé chez nous trois, le choix du tableau mis en couverture : URSCHREI du peintre expressionniste Edward Munch (1863-1944).

[3A une exception près, à notre connaissance, J.-P. Cometti a traduit de l’allemand l’Avant-propos du Vocabulaire à l’usage des écoles primaires, dans la revue Sud, Marseille, numéro hors série, 1986, pp. 233-234.

[4A. Coulon dans Ethnométhodologie et éducation, PUF, 1994, rend hommage à L. Wittgenstein pour avoir inventé un dictionnaire particulier, de conception nouvelle, où il voit « la transformation d’une expérience en définition, opération qui consiste à rapporter une pratique à sa règle » (p. 227).

[5Le philosophe aimait comparer son œuvre à une échelle qu’il faudrait repousser après avoir gravi les barreaux.

Site réalisé avec SPIP | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0