L’organisation visuelle des tableaux - Spirale 32 (2003) - Présentation Raymond DUVAL


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PRÉSENTATION

La présentation des informations sous forme de tableaux est devenue une pratique si banale et si largement répandue qu’on ne la remarque même plus. Partout présente, non seulement dans les ouvrages ou les articles de documentation mais aussi sur tous les panneaux d’affichage dans les lieux publics, elle s’est imposée comme l’un des modes majeurs de la communication écrite. La simplicité, du moins apparente, de son organisation et la rapidité de consultation conviennent parfaitement aux besoins d’efficacité et d’économie dans un contexte où chaque individu doit intégrer ou prendre en compte une grande quantité d’informations diverses et nouvelles. Rien d’étonnant alors à ce qu’on retrouve cette forme de présentation dans tous les documents didactiques et que même les très officielles enquêtes d’évaluation nationale, aussi bien en français qu’en mathématiques, aient accordé une place à l’acquisition de cette pratique dès l’entrée en CE2. Les tableaux sont d’ailleurs considérés dans les pratiques pédagogiques comme l’un des “ supports ” à mobiliser pour aider les élèves à entrer dans le processus de construction de leurs connaissances. Ce serait l’un des moyens les plus transparents de présentation et de communication, et les élèves seraient très vite à l’aise avec leur utilisation. Alors pourquoi tout un travail de recherche sur les tableaux et leurs usages ? Qu’est-ce qu’une telle recherche sur un “ support ” aussi simple et aussi évident pourrait apporter à la réflexion sur l’enseignement, sur les pratiques d’enseignement et sur les problèmes d’apprentissage ?
La première chose qui frappe, dès que l’on regarde les tableaux que l’on ne peut pas manquer de rencontrer dans la presse, dans les livres, en classe, dans les différentes disciplines, des mathématiques à la grammaire, dans l’enseignement primaire et dans les différents enseignements professionnels, etc.. est leur considérable diversité. Et cela est d’autant plus surprenant que cette diversité se retrouve à trois plans. Tout d’abord dans la disposition formelle de leur “ micro-espace ” : certains n’ont pas de marges et présentent l’apparente simplicité d’un échiquier tandis que d’autres accumulent des marges et des subdivisions de marges et présentent un enchevêtrement de colonnes et de lignes aussi compliqué que le plan d’une vieille maison avec ses corridors et ses escaliers. Ensuite, dans ce que l’on peut mettre dans les cases : une seule marque relevant d’un codage binaire ou des nombres ou des dessins ou encore des termes ou même parfois des morceaux de texte de la taille d’un petit paragraphe. Enfin dans leur utilisation et leur fonctionnement : est-ce qu’un horaire de transport s’utilise de la même manière qu’un tableau de proportionnalité en mathématiques ou qu’un tableau de classification dans les sciences de la terre ou qu’un tableau en statistiques ? Les uns se “ consultent ” d’autres se “ lisent ” d’autres encore appellent des traitements plus explicites. Et pourtant, grosso modo, ils peuvent avoir la même disposition formelle de leur “ micro-espace ”. Bref on peut résumer : les tableaux, quelle jungle ! La seconde chose qui frappe est que n’importe quel élève, et cela dès l’en¬seignement primaire, est confronté à cette triple diversité des tableaux, que ce soit au cours de la même journée ou dans le déroulement de sa scolarité obligatoire puis professionnelle. Et cela n’est jamais, ou presque jamais, pris en compte par l’enseignement, pour deux raisons bien simples. D’une part, la croyance en la simplicité communicationnelle et pédagogique de ce type de présentation, que nous venons d’évoquer. D’autre part, dans chaque discipline et plus encore dans le cadre de séquences d’activité bien définies, on n’utilise qu’un type de tableau particulier et on oublie tous les autres. Aux élèves, quand ils changent de domaine ou d’ensei¬gnant, de comprendre et de trouver que les nouveaux tableaux qui leur sont présentés n’ont peut-être rien à voir avec d’autres sur lesquels, la veille ou l’heure précédente, ils viennent de travailler. Et les résultats d’enquêtes montrant une bonne et précoce utilisation des tableaux à “ double entrée ” (expression bien équivoque) ont une portée très réduite : car les analyses des tableaux proposés montrent qu’elles se limitent non seulement à un seul type de tableaux mais également à un seul type de tâches possibles dans l’utilisation des tableaux. Et, évidemment, dans les deux cas, ce sont les plus rudimentaires.
La troisième chose qui frappe apparaît dans les formations d’adultes. Les besoins de maîtrise de la conception de tableau y apparaissent aussi importants que leur lecture/interprétation. Or une grande partie du public est quasiment “ illettrée ” pour toutes ces pratiques. La plupart a même la conviction de n’avoir eu aucune formation explicite dans ce domaine en formation initiale. Quelques exemples suffisent à évoquer l’importance des tableaux dans la vie professionnelle. Tout d’abord la communication en entreprise passe de plus en plus souvent par des tableaux. Ensuite, l’informatique et la bureautique renforcent la nécessité de maîtriser le concept de tableau et de différents modes d’adressage des “ cases ” : cela apparaît en particulier dans l’utilisation de tableurs, et dans la présentation assistée par ordinateur et dans leur utilisation. D’où la place de plus en plus grande qui est donnée dans les concours de recrutement professionnel aux exigences de lecture et de production de tableaux, surtout pour les études de cas.
Au regard de cette triple diversité, que chaque élève doit gérer à sa manière, deux problèmes se posent. Le premier est d’en faire un inventaire pour être en mesure de décrire la variété des tableaux qui sont en fait utilisés dans l’enseignement. Et cela ne serait-ce que pour faire prendre conscience que leur utilisation est loin d’être transparente et univoque. Bien au contraire, elle se fait souvent de manière trop naïve et peut hypothéquer bien des apprentissages. Le second problème est d’une certaine manière plus complexe car il présuppose et conditionne la description que l’on peut faire de la variété des tableaux : il concerne la définition de ce qui constitue un tableau et des principes selon lesquels il permet d’organiser des informations ou des données. Plusieurs questions permettent de formuler ce problème. En quoi un tableau se distingue-t-il des autres modes de représentation ? Quelles sont les unités représentationnelles constitutives d’un tableau ? Quels sont les critères qui permettent de distinguer et, éventuellement, de classer différents types de tableaux ? Comment décrire le fonctionnement propre à chaque tableau ? Quelles sont les différents types de tâches qui peuvent être didactiquement proposées à des élèves ?
C’est sur ces deux problèmes qu’ont porté les travaux du séminaire. Nous en présentons ici les résultats. Naturellement, ces deux problèmes n’ont pas été abordés séparément mais étudiés conjointement. Car au fur et à mesure que le corpus de la diversité des tableaux et de leurs utilisations s’enrichissait, nous étions conduits à revoir les critères de description et d’analyse des tableaux que nous avions initialement adoptés.
Rappelons que cette recherche s’inscrit dans une problématique plus large : celle des obstacles que l’articulation et la conversion des représentations sémiotiques (graphiques, figures, schémas, écritures symboliques, énoncés verbaux…), mobilisées dans la plupart des disciplines, soulèvent pour les élèves en raison même de la complexité des opérations cognitives impliquées. C’est dans la logique de cette problématique que nous sommes venus à nous intéresser aux tableaux, pensant que le travail serait relativement simple et rapide. Il n’en a rien été. Et, en réunissant nos travaux, nous découvrons que nous sommes loin d’avoir été exhaustifs et que bien des recherches restent à entreprendre, notamment en ce qui concerne les types de tâches que les enseignants introduisent ou excluent dans l’utilisation qu’ils font des tableaux. Mais cela contribuerait-il déjà à faire prendre conscience qu’il y a là un aspect incontournable à prendre en compte dans l’analyse des pratiques d’enseignement que ce travail aurait atteint son but.
Cependant, la problématique cognitive dans laquelle il s’inscrit ne doit pas être oubliée : dès que l’on est en présence d’une représentation, la possibilité de sa conversion dans un autre registre s’impose, car c’est cette convertibilité qui lui donne force de sens. Et, ici, deux problèmes de conversion, que nous soulevons dans ces travaux sans pouvoir les traiter, doivent être signalés : celui des passages entre textes et tableaux et celui entre les arbres (ou plus généralement les graphes) et les tableaux. Il faut les avoir présents à l’esprit pour se faire une idée juste non seulement de ce qu’un tableau apporte et n’apporte pas, mais aussi du fait que leur conception et leur construction par les élèves sont souvent plus essentielles que leur “ lecture ” ou que l’exercice consistant à les remplir. Rappelons que l’enseignement technique et professionnel semble aussi être un lieu privilégié pour un développement fonctionnel des conversions entre divers registres de représentations sémiotiques. Par exemple, la lisibilité des systèmes de production dédiés à l’enseignement et l’apprentissage nécessite l’introduction de divers registres sémiotiques (symboliques, graphiques, etc.). Et la multiplicité de ces registres atteste de la variété des habiletés cognitives et instrumentales qui conditionnent les échanges entre les apprenants et leur environnement humain et matériel.
Il nous reste à dire quelques mots sur l’équipe qui a conduit ce travail de recherche. Elle est un peu à l’image de l’extrême diversité des tableaux que nous avons étudiés. Elle a réuni des chercheurs et des enseignants travaillant dans des champs disciplinaires très différents et intervenant à des niveaux de formation allant des élèves du primaire à la formation d’adultes, en passant par les futurs professeurs des écoles et de collège. Et tous n’appartenaient pas à la même institution : IUFM ou universités du Nord—Pas de Calais. Peut-être fallait-il toute cette diversité pour pouvoir aborder sérieusement la complexité disséminée de l’organisation de l’information en tableaux. Et c’est peut-être l’une des originalités des séminaires de recherche à l’IUFM que de permettre ainsi une synergie de réflexion et de recherche sur des sujets transversaux aux ramifications multiples.


Raymond DUVAL
IUFM Nord — Pas de Calais
Université du Littoral Côte d’Opale

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