Spirale 29 (2002, téléchargeable) Lire/écrire dans le supérieur
Présentation Isabelle DELCAMBRE et Anne-Marie JOVENET

La réflexion didactique sur les difficultés liées à la lecture et à l’écriture ren-contrées par les étudiants dans leur formation universitaire est un champ de recherche en émergence, ainsi que le montrent de récentes livraisons de revues consacrées à ce sujet [1]. Pour l’essentiel, ces recherches ne s’inscrivent pas dans la problématique ni dans la méthodologie des techniques d’expression, qui souvent se présentent sous la forme de remises à niveau, décontextualisées et pensées comme des prérequis. Elles veulent au contraire élaborer une didactique de l’écrit dans l’enseignement supérieur qui se donne comme objectif de répondre aux problèmes de construction de savoir via l’écrit que rencontrent les étudiants. Il s’agit d’interroger les pratiques de lecture et d’écriture des étudiants confrontés à de nouveaux modes de travail intellectuel et à de nouvelles pratiques culturelles et langagières. Par ailleurs, l’évolution de la formation des enseignants au sein des IUFM, notamment par le biais de l’écriture du mémoire professionnel, et la professionnalisation progressive des diplômes universitaires élargit le public ordinaire des étudiants concernés par ces difficultés à celui des formations professionnelles du supérieur (IUFM, DESS) qui ont également à voir avec la construction de savoirs, notamment de savoirs d’expérience, par l’écriture. Ce numéro de Spirale envisage l’un et l’autre public mais nous avons organisé le sommaire sans nous appuyer sur cette opposition.
Les articles qui composent ce numéro de Spirale sont écrits, pour la plupart, mais sans exclusive, par des membres de l’équipe “ Théories et didactique de la lecture et de l’écriture ” de l’université Charles de Gaulle – Lille 3 (THEODILE, E.A. 1764), qui a engagé depuis quelques temps des travaux de recherche sur ces questions, en collaboration avec d’autres centres de recherche universitaire, le Centre “ Interactions verbales, Ecriture-Lecture ” (IVEL, E.A. 609) du laboratoire LIDILEM de l’université Stendhal - Grenoble 3 [2] , et le Centre d’Etudes en Didacti-que des Langues et Littérature romane (CEDILL) de l’Université de Louvain la Neuve [3].
Un premier groupe d’articles explore les dimensions épistémiques de la lec-ture et de l’écriture. D’abord sous l’angle des conceptions qu’ont de l’écriture théo-rique des étudiants déjà avancés dans leurs études, conceptions de l’écriture, de ses modalités et de son rôle dans l’élaboration d’écrits longs comme des dossiers pour la licence ou des mémoires de maîtrise (I. Delcambre et Y. Reuter). Les entretiens menés avec une trentaine d’étudiants montrent qu’ils ont massivement des représentations de l’écriture théorique comme transcription d’une pensée déjà là et non comme élaboration de la pensée. De son côté, E. Nonnon, travaillant la notion de problématisation, aide à clarifier une dimension discursive importante des textes épistémiques, fortement revendiquée dans l’évaluation des écrits mais rarement enseignée. Ces deux articles permettent de penser la distance entre certains aspects de la culture écrite des étudiants et celle qui est requise, le plus souvent implicite-ment, dans la formation universitaire (même si les phénomènes de problématisation ne sont qu’une des caractéristiques de l’écriture théorique). Envisager de réduire cette distance suppose de penser le travail de l’étudiant comme l’entrée dans une communauté discursive, elle-même définie comme une “ zone de contact ” où prédominent des formes d’hétérogénéité, de dialogues et de négociations pas toujours paisibles entre cultures différentes (C. Donahue). Ce que montre le travail de cette jeune chercheure d’outre-atlantique, c’est que l’étudiant doit construire une certaine position discursive dans ses textes tout autant qu’il est construit par l’institution académique où il entre. En même temps, ce mouvement n’est pas à sens unique, la réduction de l’écart ne signifie pas une adaptation pure et simple de l’étudiant novice aux exigences académiques, mais plutôt une négociation entre univers discursifs, où ce qui est “ de lui ” peut cohabiter avec “ l’autre en lui ”. La zone de contact académique est autant une communauté qu’une pluralité. Ces trois articles liminai-res centrent la réflexion essentiellement sur les difficultés de l’écrit. C’est pourquoi nous avons placé à la suite le travail d’O. Dezutter et de F. Thirion qui aborde les problèmes liés à certains aspects de la réception des discours universitaires (écrits et oraux). Ces deux auteurs analysent comment l’insécurité langagière des étudiants les amène à adopter des stratégies de compréhension relativement peu efficaces. Leur étude, largement exploratoire, rencontre cependant certaines des observations faites par I. Delcambre et Y. Reuter sur la non perception par les étudiants de l’importance des modalisations ou des modes de questionnnement internes aux textes épistémiques. Les éléments de contenu informatif ou notionnel sont retenus comme non problématiques, comme n’étant pas l’objet d’interrogation ou de doute.
Le deuxième groupe d’articles est plus orienté vers des propositions didacti-ques, liées à ou débouchant sur des analyses de problèmes scripturaux rencontrés par les étudiants, soit dans la tension entre engagement et réflexivité, soit dans la gestion de l’hétérogénéité discursive. S. Vanhulle présente un dispositif de formation des maîtres qui donne à l’écriture une place centrale et explicite dans la cons-truction des savoirs théoriques utiles pour l’exercice du métier d’enseignant. Elle analyse un moment de cette formation, l’écriture d’un texte réflexif sur la notion de littéracie, en focalisant son attention sur les postures énonciatives, sur le type d’engagement des scripteurs dans la construction de ce concept par l’écriture. R. Guibert réfléchit sur une démarche de formation à la note de synthèse en DESS. Outre l’intérêt des propositions didactiques ainsi offertes au lecteur, ce travail met en cause de manière, nous semble-t-il, pertinente, et les représentations des étudiants et celles des concepteurs des épreuves de certification quant à la valeur professionnelle à attribuer à un tel exercice. Que cherche-t-on à développer comme compétences en faisant écrire des notes de synthèse à de futurs professionnels ? Cette question n’est pas sans intéresser également les formations en IUFM, dont E. Nonnon utilise des exemples dans son travail sur la problématisation. R. Guibert y répond en contestant les valeurs d’objectivité et de neutralité qui sont souvent, mais à tort, attachées à cet exercice. Ensuite, suivent deux articles très proches sur les problèmes précis de la polyphonie énonciative, du dialogue avec les discours d’autrui caractéristique des textes théoriques (citations, reformulations et autres formes d’hétérogénéité énon-ciative). Ce qui les différencie est d’abord le public étudiant visé : M. C. Pollet et V. Piette analysent des productions d’étudiants de première année en Histoire Contemporaine, I. Laborde-Milla des mémoires d’une maîtrise professionnelle en Lettres Modernes. L’article des deux chercheures belges met ainsi en évidence des difficultés fréquemment épinglées par les correcteurs, et propose des démarches didactiques astucieuses pour armer les étudiants face à ces fonctionnements discur-sifs. L’article d’I. Laborde-Milaa présente une situation didactique où la construc-tion d’habiletés discursives passe par l’évaluation par les étudiants d’écrits produits par d’autres étudiants : ce dispositif permet de repérer quelles sont les valeurs ac-cordées par les étudiants aux pratiques citationnelles. Ainsi, M.C. Pollet et V. Piette sont du côté des normes des enseignants et I. Laborde-Milla du côté des normes des étudiants, dont elle montre le fonctionnement rigide et souvent restrictif, l’objectif principal étant d’amener les étudiants à construire leur discours sans s’effacer der-rière celui d’autrui.
Le dernier ensemble d’articles interroge les effets de construction de soi que provoque l’écriture : construction de soi comme futur professionnel, comme étudiant, comme apprenti-chercheur. Il est constitué de trois articles analysant des écrits qui d’une manière ou d’une autre ont à voir avec l’expérience. J. Crinon et M. Guigue repèrent les marques de subjectivité dans des mémoires professionnels d’IUFM où les futurs enseignants sont censés réfléchir sur et analyser leurs pratiques. Ils montrent que l’opposition entre une écriture où le je du scripteur est engagé et une écriture peu impliquée coïncide avec un travail plus ou moins marqué de réélaboration de l’expérience. V. Papatsiba analyse, quant à elle, des rapports de stages réalisés dans le cadre de programmes d’échanges de type Erasmus, écrits ordinaires qui n’ont de finalité que de justifier de l’obtention de la bourse d’études à l’étranger, mais qui sont particulièrement flous sur les plans rhétoriques, discursifs et énonciatifs. Elle montre, elle aussi, que le refus de l’engagement de soi dans cette écriture de voyage, la quête d’une pseudo-objectivité dans l’élaboration de l’étranger n’exclut pas, au contraire, les risques d’ethnocentrisme, ce qui revient à un échec de cette formation qui vise la confrontation à l’altérité. Pour finir, A.M. Jovenet pose la délicate question des relations entre travail de recherche et implication personnelle du chercheur. Elle interroge le choix des sujets de recherche en maîtrise de Sciences de l’Education (dans le champ de la psychologie clinique) et montre que la mise à distance de soi, requise par les normes universitaires ne prémunit pas contre certains types de lapsus, qu’elle nomme “ lapsus de la distanciation ”. Outre l’intérêt pour la psychologie clinique de travailler sur l’interdit et le désir de l’étudiant quant à son objet de recherche, la question de fond est moins de savoir jus-qu’où parler de soi que comment parler de soi dans un mémoire de recherche. Ce dernier travail permet d’interroger les figures de l’implication ou de la distance dans l’écriture, grâce à la perspective analytique qui fait surgir les dimensions de l’inconscient.
Au total, donc, ce numéro permet d’avancer à la fois sur le plan des interventions didactiques et sur la connaissance de problèmes scripturaux de différentes natures, tant dans la description de certaines opérations textuelles et discursives que dans le recueil et l’analyse des représentations (déclarées ou en actes) des étudiants. Il reste que cet ensemble de contributions privilégie l’écriture. L’observation et l’analyse des problèmes et des stratégies de lecture dans la construction des savoirs seraient, malgré les difficultés méthodologiques qu’elles posent, des pistes à explo-rer dans de prochaines publications.

Isabelle DELCAMBRE
Anne-Marie JOVENET

Université Charles de Gaulle – Lille 3
Cirel-Théodile

Sommaire

SPIRALE - Revue de Recherches en Éducation - 2002 N° 29

Notes

[1"Pratiques de l’écrit et modes d’accès au savoir dans l’enseignement supérieur", Lidil n° 17, mars 1998, Université Stendhal-Grenoble 3, (M. Dabène et Y. Reuter coord.) ; … à l’université, Le Français aujourd’hui n° 125, mars 1999 (D. Briolet et D. Manesse coord.) ; Pratiques de l’écrit et modes d’accès au savoir dans l’enseignement supérieur (2), Ateliers 25/2000, Cahiers de la Maison de la Recherche, Université Charles de Gaulle - Lille 3 (D. G. Brassart éd.).

[2Les publications Lidil 17/1998 et Ateliers 25/2000 rendent compte des séminaires communs aux équipes lilloise et grenobloise.

[3Des journées d’études réuniront en avril 2002 les équipes THEODILE et CEDILL sur le thème “ Former des enseignants de différentes disciplines par le biais de l’écriture ”.

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