Spirale 13 (1994 - téléchargeable) L’Université et les savoirs professionnels
Présentation Raymond BOURDONCLE

sommaire

Ce numéro de Spirale a une histoire singulière. Le thème, d’où ordinairement tout procède, ne fut pas exactement son point de départ, mais plutôt son point d’arrivée. Au départ, on avait une équipe de recherche, PLURIDIS, membre du Centre de Recherche en Éducation de Lille (CREL). Suite à la venue de quelques nouveaux membres, il avait été décidé d’ajouter à son projet épistémologique commun, que traduit son nom, un axe fédérateur de recherche. Voilà qui peut surprendre. Les sciences de la matière et de la vie nous ont habitués à une spécialisation toujours plus grande et à un fonctionnement en laboratoire, à cause des instruments, ce qui entraîne la présence physique des chercheurs et engendre une certaine vie collective. En lettres et sciences humaines, où la recherche s’effectue pour une bonne part dans le secret d’un cabinet et dans le lieu certes public, mais silencieux et sans travail collectif qu’est la bibliothèque, la tradition de recherche est beaucoup plus individuelle. La faveur dont bénéficient les sciences dures de la part des pouvoirs publics et, consécutivement, leur domination dans le monde universitaire ont imposé à tous depuis déjà longtemps la notion de laboratoire et plus récemment des fonctionnements plus collectifs, mieux articulés aux enseignements de 3e cycle et nationalement plus visibles, c’est-à-dire plus concurrentiels et plus spécialisés. Une telle évolution n’améliorait pas les chances d’une équipe qui cumulait la pluridisciplinarité et un objet d’étude très large : l’éducation.
Mais quel objet se donner et comment procéder ? Croit-on qu’il est facile de passer de recherches individuelles, complétées par un lieu d’information mutuelle, à un lieu d’élaboration et de discussion collective ? Croit-on que l’on accepte si aisément d’aller exposer ses travaux individuels à la sagacité de ses collègues sous prétexte de les renforcer avant publication, ou, pire encore, que l’on accepte de renoncer sans broncher à son entière liberté de choix personnel pour construire des choix collectifs qui contraignent en partie, sous prétexte qu’ils engendrent de puissants effets de synergie intellectuelle ? Il y faut tout un travail. Nous l’avons ensemble commencé, ce numéro en témoigne. Comment avons-nous procédé ? D’abord, nous nous sommes donné un premier thème de travail commun : l’université et les savoirs professionnels. Pourquoi ce thème ? Il est d’usage, noblesse oblige, d’avancer d’abord des raisons épistémologiques. Le sujet s’y prêtait et elles ne furent pas absentes, comme on le verra dans les textes qui suivent. Mais, disons le tout net, il y eut aussi des raisons tactiques, que certains diront opportunistes : il s’agissait de trouver un sujet recoupant autant que possible les intérêts de recherche divergents des différents membres et un créneau à la fois peu fréquenté et, selon notre connaissance de sa situation à l’étranger, porteur d’avenir. Nous ne reprendrons pas ici nos discussions : elles conclurent que ce thème-là présentait ces deux conditions. Ensuite, nous avons organisé un séminaire où chacun des membres de PLURIDIS viendrait exposer la contribution à ce thème que lui permettent de faire ses travaux. Nous avons également invité Yves Reuter, responsable de THÉODILE, l’autre équipe membre du CREL, ceci afin de voir si des convergences sont également possibles entre équipes membres du même centre de recherche, le CREL. Dans ce qui suit on trouvera sous forme écrite l’apport de chacun. A posteriori, on peut ordonner l’ensemble de ces contributions selon un schéma relativement logique.
D’abord, si la place des savoirs professionnels à l’université est une question très actuelle, elle n’en a pas moins des racines anciennes, aussi anciennes que l’université elle-même, comme nous le rappelle Bertrand LECHEVALlER en soulignant plaisamment ses ambivalences et difficultés. C’est l’une d’elles, le combat persévérant de l’université pour s’assurer le monopole des savoirs jugés nécessaires dans certaines activités professionnelles qu’approfondit Bernard JOLY pour ce qui concerne la médecine et l’alchimie.
Daniel BLASSEL fait plus que nous ramener aux enjeux présents de la professionnalisation des enseignements : il analyse leur projection vers l’avenir, qui détermine en partie les politiques actuelles, et souligne sa forte incertitude.
Les 5 textes suivant analysent la place des savoirs professionnels dans quelques activités éducatives et dans les formations qui y conduisent. Raymond BOURDONCLE montre comment on peut retrouver les conceptions divergentes des savoirs professionnels que postulent les différents courants de la sociologie des professions dans les modèles de formations des enseignants que l’on a mis en œuvre depuis 20 ans. Yves REUTER, après avoir donné à la didactique une place centrale de coordination des savoirs pour l’enseignant et passé en revue ceux qui sont nécessaires pour être un professionnel et assumer au mieux son statut et ses rôles, conclut en préférant aux affirmations péremptoires l’aveu modeste de ses incertitudes. Vincent TROGER rappelle à partir de l’exemple des professeurs de lycée professionnel et de leurs ancêtres, le poids de l’histoire et de ses consensus provisoires dans la professionnalisation de ces métiers. C’est également en empruntant une démarche historique que Francis DANVERS décrit l’émergence de la profession de conseiller d’orientation au travers des différentes figures qu’elle s’est données et des différents savoirs qu’elle a successivement valorisés. Maria VASCONCELLOS montre pour les métiers de la formation d’adultes le flou de leur définition, la difficulté de leur professionnalisation et la diversité de leurs formations spécifiques.
Les sciences de l’éducation, auxquelles nous appartenons, sont concernées à divers titres par les savoirs professionnels : ayant pour objet toutes les activités éducatives, celles des universités notamment, elles ne peuvent se désintéresser ni de celles qui ont des finalités professionnelles ni de leurs propres retombées en la matière. C’est pourquoi Jacques HÉDOUX : interroge leur professionnalité en construisant d’abord une typologie générale des formations universitaires, puis en situant la contribution des sciences de l’éducation à la professionnalisation de leurs étudiants et en s’interrogeant enfin sur leur identité sociale et leurs urgences du moment. Alain DUBUS montre les paradoxes où peut conduire une trop grande volonté de professionnalisation à partir de l’exemple d’une formation incluant les sciences de l’éducation.
Enfin il ne suffit pas de montrer que l’université produit et diffuse des savoirs professionnels divers et parfois divergents. Encore faut-il montrer qu’elle est capable de les reconnaître et valider lorsqu’ils sont acquis ailleurs. C’est ce qu’examine Jacques AUBRET en analysant les textes fixant les conditions de prise en compte des études, expériences professionnelles et acquis personnels, et en examinant les dimensions procédurales et sociales d’une telle validation universitaire.
A l’issue de ce séminaire de mise en convergence, où en est-on ? En plus des textes ici présentés, se sont explicitées des positions, repérées des affinités et constitués des groupes plus homogènes dans leurs intérêts. La convergence espérée a sans doute créé les conditions de meilleures synergies en évitant les éclatements. Mais ces synergies restent à approfondir, et le travail entamé à continuer. Entre la concurrence nationale, l’ambition des places et la nécessité de coopérer, le chemin est étroit et non sans risque. On le sait, la vie universitaire est un long fleuve tranquille, parsemé de nombreux et imprévisibles rapides.

Raymond BOURDONCLE
Directeur de PLURIDIS
Université Charles de Gaulle - Lille 3

NB : L’article que nous a proposé Alain Baudrit, « L’entretien collectif avec des enfants », est un peu une « pièce rapportée » dans ce numéro puisqu’il n’est pas issu du séminaire de l’équipe PLURIDIS. Le sujet traité entre cependant dans le cadre des préoccupations permanentes de Spirale. Nous nous donnons donc une marge de liberté par rapport à la logique des numéros thématiques.

SPIRALE - Revue de Recherches en Éducation - 1994 N°13 (3-6)

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